Pour le beau geste

C’est pas que ce soit le paradis, mais c’est pas l’enfer non-plus. On reste suspendu.e entre deux eaux, on observe, on trempe un doigt de pied, on retourne à l’intérieur, on attend de voir ce qu’il va se passer. Alors on joue.

Il ne va pas se passer grand-chose, on le sait très bien, il n’y aura pas de « monde d’après », il y aura juste ce bon vieux monde de d’hab, avec sa somme de trucs pas terribles, là ou on les avait laissés, et sa somme de trucs chouettes, même si on a un peu du mal à les retrouver ceux là et celles là. On hésite à sortir chercher nos billes, remettre les choses en place, comme avant, ou laisser tout par terre, en l’état, et faire autre chose de sa vie, faire différemment, comme Robinson quand sa caverne et sa parodie de village et de société volent en éclat, à cause de vendredi, mais surtout à cause de Robinson lui même qui avait cru bon de stocker de la poudre à canon en grandes quantités « au cas ou, ça pourrait servir » (ceci n’est pas une citation du livre de Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique).

Dans ce grand climat d’incertitude et de flou social et sociétal, les mondes imaginaires reprennent du poil de la bête. Refuge, évasion de l’esprit vers des endroits tout aussi simples ou tout aussi complexes, mais surtout tout autres. Tout, sauf ce monde là, qui n’a pas bougé, qui ne bougera pas. N’importe quoi d’autre.

Refuge dans les films, refuge dans les livres, refuge dans la bande-dessinée, refuge partout ou c’est possible, refuge dans les jeux vidéo. Ce bon vieux livre, ce bon vieux film, ce bon vieux jeu, ce jeu du coin du feu, ce jeu qu’on connaît sur le bout des doigts, ce jeu dont on est sûr.e.s, sûr.e.s qu’il ne va pas nous décevoir, qu’il va couler de source, couler tout seul. Ce jeu qui va nous faire du bien, nous apaiser, nous apporter du confort, le réconfort d’un monde connu, clair, simple, évident. Un monde sur lequel on a de la maîtrise, dans lequel on influe sur le cours des choses, avec facilité, avec habileté, avec élégance. Pas jouer pour être le ou la meilleur.e, mais jouer pour le beau jeu, pour la grâce, le beau geste. Jouer pour danser.

Faire une belle partie, pour soi-même et pas pour les autres, se dire qu’on s’est bien démerdé, que « ça l’a fait ». C’est ça de moins pour le vrai monde, le monde de dehors, mais c’est au moins ça de pris pour moi, moi et mon sentiment d’impuissance, moi et mon sentiment de ne pas être grand-chose, de ne pas pouvoir faire grand-chose pour reconstruire « le monde d’après », quand je n’avais déjà pas fait grand-chose pour bâtir celui d’avant.

Les seuls endroit d’évasion sont dans nos têtes, c’est tout ce qu’il nous reste, c’est le dernier bastion, déjà sérieusement attaqué de toute part, mais il est là, il tient bon. Pour combien de temps ?

Rien a vraiment été détruit, tout est resté en place, il n’y a pas de monde d’après, comme il n’y aura pas de monde d’avant. Toutes les briques ont été posées, sans-nous, sans notre aide, alors pourquoi ne pas les retirer unes à unes et les placer autre part ? Que ce soit dans Tetris ou dans une vitrine, quelle est la différence ?

Juste un peu plus de maîtrise sur un monde complexe.

Ursula Dégun.