Kingdom 1/3 : le récit du monde

L’index trésaille sur le manche de la guitare, la note sonne faux, dans l’infime moment d’hésitation qui suit, deux choix sont possibles : continuer malgré tout ou bien recommencer à zéro, encore une fois.

Le jeu se lance et ça commence, tout de suite, là, maintenant, pas d’explications, pas de cinématiques, rien de rien, ou juste le strict nécessaire : « tu vois les flèches directionnelles sur ton clavier ? Ok, alors c’est parti. », dirait le jeu si il pouvait s’exprimer.

Mais il s’en gardera bien le bougre, et c’est tant mieux. C’est à moi de faire le taf, quasiment pas d’informations à l’écran, pas d’interface, juste une explosion de pixels colorés à l’écran, qui forment un tout cohérent et agréable à l’œil. C’est qu’il n’est pas vilain pour un jeu en deux dimensions.

Il ne reste plus qu’à jouer. Avant, arrière, haut, bas, le petit tas de pixel qui forme une élégante reine à cheval réagit et agit selon, d’accord, alors allons par ici. Quelques pièces, un feu de camp, un campement, quelques petits bonshommes près à nous servir à vil prix : ce jeu va me plaire.

Voilà, le décors est planté, le schéma social le plus stéréotypé qui soit, le plus classique, tout ce qu’on a toujours connu, résumé en un bas relief numérique. Je suis la reine (j’ai une couronne), des gens me servent (et vont mourir pour moi, enfin, pour « la couronne »), je vais exploiter mon environnement et les ressources dont il regorge pour construire, beaucoup construire, autour de ce petit feu crépitant, ce petit feu allumé dès le début, ma première action en tant que reine, ma première action en tant que joueureuse.

Kingdom: New lands, Raw Fury, 2016

C’est à ce moment là que le jeu a commencé, au moment où j’ai allumé le feu de camp, ma signature au bas du contrat, le pacte qui me lie à la partie qui va suivre. Même si je ne sais pas encore à quoi je joue, j’y joue, plus de retour en arrière possible, car ici ce qui est joué, est joué.

Tout ce qu’on a toujours connu donc : reine, couronne, serviteurs, ressources, campement, village, ville, cité. Il manque un ingrédient à cette fresque sociale, le sel du jeu, sans lequel rien n’aura lieu, sans lequel rien n’a aucun sens : l’ennemi.

Un vil petit être encapuchonné, attiré par notre or, qui revient indéfiniment, chaque nuit plus nombreux aux portes de la cité, de l’autre côté du mur, qui tambourine comme un dément pour pénétrer l’enceinte sacrée, gardienne de la couronne.

Et tout est dit. Kingdom se résume à cette triste parodie de société, notre société, la reine contre les gueux, les citoyens contre les métèques, les chrétiens contre les barbares, les « forces de l’ordre » contre le black bloc, l’état contre les migrants. C’est le récit universel, l’histoire du monde, sans cesse répétée depuis toujours, c’est donc sans surprise que cette malheureuse anecdote stupide me plonge dans la douce torpeur d’un confort millénaire et prévisible.

Une main sur les touches directionnelles, l’autre sur un verre d’alcool fort, de la musique, ma musique, et un objectif simple : reproduire les inégalités sociales afin d’amasser toujours plus d’or et nourrir la haine de l’étranger pour le conserver.

Les pièces tintent, pleuvent indistinctement dans ma bourse, pour être dépensées quasiment instantanément dans quasiment tout et n’importe quoi, tant que cela soulage ma soif de consommer cet univers sauvage et mystérieux, pour le voir changer en quelque chose qui me ressemble un peu plus, quelque chose de lisse, policé et enfin : civilisé.

Quand tout a été coupé, que tout a été construit, que tout a été payé, et « l’ennemi » exterminé, il ne règne plus que l’argent et les pièces d’or qui tintent en cascade dans ma bourse, pleine à ras-bord à en dégueuler.

Kingdom: New lands, Raw Fury, 2016

C’est le signe que la partie est finie, et peut recommencer à nouveau, sous une nouvelle bannière, sous un nouveau soleil, ou une nouvelle lune. Une main sur les touches directionnelles, l’autre sur un verre d’alcool fort, de la musique, ma musique, et un objectif simple : jouer cette partie comme si c’était la dernière, la jouer comme un musicien joue encore et encore le même morceau, persuadé que cette fois ci «  ce sera parfait ».

Image de couverture : Bas reliefs du temple Bayon, Angkor Thom, Cambodge, XIIIe siècle

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