Oddworld et les trains de la mort

Cet article devait juste être un article sympa et détendu sur la passion du modélisme, et notamment d’une locomotive qui m’a fait rêver étant plus jeune. Juste une occasion de saluer un magnifique travail de graphisme et de design sur un jeu vidéo depuis devenu culte. Chapeau bas. Mais voilà, quand on se penche au dessus de la marmite, on tombe dedans, et l’article sympa prend une toute autre tournure. C’est ça quand tout se tient, on ne peut pas juste parler « d’une locomotive », on parle en fait des trains FeeCo : des trains de la mort.

Oddworld : L’Odyssée d’Abe sort en 1997, développé par Oddworld Inhabitants, puis sa suite logique débarque juste derrière, Oddworld : L’Exode d’Abe, en 1998, toujours sur Playstation. On ne va pas s’appesantir sur ce que représente ce diptyque vidéo ludique, mais tout de même, soulignons à quel point ces jeux sont PARFAITS. L’ado que j’étais n’était pas encore assez mûr pour comprendre réellement ce qu’il avait entre les mains (en plus d’une manette), mais déjà il s’échappait quelque chose d’ultra puissant de ce jeu, là, entre les tubes cathodiques du petit écran sur lequel j’avais la chance de gâcher mes nuits.

Photogramme, Oddworld : L’Odyssée d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1997

Les premières choses qui marquent ce sont les sons, mais on ne le sait pas encore. On reste les yeux braqués sur ce personnage étrange, à l’air débonnaire, si ce n’est que sa bouche est… cousue. C’est Abe. Les sons donc, de la simple sélection des menus aux bruits d’oiseaux aussi exotiques qu’inquiétants, voilà on est déjà quelque part, c’est tout un lore qui va s’ouvrir à nous dans quelques instants.

Qu’entends-je par « parfaits » en parlant du diptyque dont il retourne ? Sound design, musique, scénario, game design, level design, direction artistique, graphismes. Parfaits. Tout est léché, tout est travaillé, tout est propre. Quand on est ado et qu’on joue, on joue juste pour jouer. On joue quoi, et on ne se pose pas trop de questions, comme pour tout le reste d’ailleurs. Ça passe bien, donc on continue, on sent qu’on aime, mais on a pas trop envie de se prendre la tête à comprendre pourquoi, on veut juste ressentir les choses nous traverser, alors on joue, point barre. Et puis quand on y revient un peu plus tard, on ne peut pas s’empêcher d’y réfléchir, et on remarque des choses, évidentes, qu’on avait vues, intériorisées, digérées, aimées, mais sans vraiment les remarquer, sans vraiment se le dire. Magie de l’enfance.

Paramonia, photogramme, Oddworld : L’Odyssée d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1997

Et moi, ce que j’ai remarqué à posteriori, c’est tous ces décors, ces architectures, et cet univers de graphismes, de logos et d’annonces publicitaires qui constituent l’univers d’Oddworld : la planète sur laquelle tout prend place, en plus d’être le studio presque éponyme ayant développé ces deux magnifiques jeux vidéo. Tout leur background, auquel on peut justement ne pas vraiment faire attention quand on est juste là pour « jouer », nous travaille pourtant à grands coups de rabot à chaque nouvelle partie, à chaque recommencement, sans même qu’on s’en rende compte.

Et là on se dit qu’on avait beau être la tête dans l’écran, à vouloir penser à rien et ne pas vouloir voir défiler les heures, on a quand même eu le pif de se buter sur ce jeu là et pas sur un autre, on a eu cet instinct, cette intelligence d’aimer CE jeu, de l’aimer à fond les ballons, et on a eu sacrément raison.

Alors quoi ? On avait dit qu’on parlait de modélisme.

Alors ça c’était l’introduction, mais dirigeons nous à présent vers l’objet de notre curiosité : un train. Car oui, l’enfant déterminé que j’étais avait quand même une tendresse pour les trains. Pourquoi une telle lubie ? Ne faisons pas de cet article un ramassis de considérations nostalgiques plus tristes qu’elles ne le sont déjà. Un train a donc fait son apparition dans le lore du second volet de l’épopée d’Abe, L’Exode d’Abe, et ce train a tapé dans l’œil de l’enfant fétichistotchoutchou que j’étais.

J’avais donc effectivement remarqué certaines choses après tout, mais je n’avait pas encore le regard assez affûté pour pouvoir prendre suffisamment de recul sur l’ensemble de cette production graphique et visuelle incroyablement riche qu’Oddworld avait à m’offrir. Je ne pouvais pas en embrasser toute l’ampleur, mesurer toute sa cohérence, et sa profondeur. Je ne m’attachais qu’à certains détails, certaines créatures que j’adorais, l’elum, les paramites, les scrabs, et le fameux train FeeCo.

Oddworld : L’Odyssée d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1997

Ces noms ne vous disent rien ? Alors pour faire simple, les paramites et les scrabs sont des créatures sauvages et magnifiques en voie de disparition parce qu’elles sont transformées en chair à saucisse afin de garnir des tartes et des biscuits. Les trains FeeCo sont rattachés au FeeCo Depot, le hub de transport chargé de la bonne répartition des ressources et des marchandises entre les différentes usines/biscuiteries. Et Abe dans tout ça ? Abe et ceux de son espèce, les mudokons, sont les esclaves qui travaillent dans les abattoirs des méchants glukkons, heureux patrons de cette industrie florissante.

Les glukkons ne sont pas n’importe quel type de méchants, ce sont des capitalistes. Ils ont des costumes cintrés, des gros cigares, sont masculins, ont littéralement des têtes de pénis, ce sont de véritables pénis parlants et pensants. Et comme toutes grosses têtes de bites, ils ont pour seul objectif de faire du bif en drainant le monde dans lequel ils vivent de tout ce qu’ils peuvent y exploiter et ce jusqu’à la dernière goutte, comme l’illustre intelligemment le nom de l’abattoir le plus rentable de la firme: Rupture Farms.

Rupture Farms et son logo à l’effigie glukkon octopusopénienne, Oddworld : L’Odyssée d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1997

Tchoutchou

Ce sont justement les trains FeeCo qui vont drainer le vivant de la surface d’Oddworld vers les usines des glukkons. Leurs rails sont aérien, suspendus par le haut, leurs locomotives carburent au charbon et propulsent le fret à 160 km/h. Ils sont affiliés au FeeCo Depot, le hub de transport géré par le Vice Président Aslik du cartel Magog, la maison père des glukkons.

Il faut savoir séparer le glukkon de l’entrepreneur, Vice Président Aslik, Oddworld : L’Exode d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1998

Que dire de plus ? Rien pour le moment, juste laisser parler les images, car cet article se voulait initialement et en toute modestie, un portfolio regroupant les plus belles illustrations que j’ai pu trouver, images, croquis, essais, concernant ce train et notamment sa superbe et non moins inquiétante locomotive. Pourquoi donc alors avoir gratuitement défoncé le point Godwin dès le titre de cet article ? Vous allez voir.

Études et croquis préparatoires à la fameuse locomotive adulée.

Dessins finaux de la « FeeCo Engine »

Saluons très très bas le travail du directeur artistique, Robert D. Brown et de son équipe : Shane Keller, Gerilyn Wilhelm, Cathy Johnson, Jose Aello Jr., Mark Ahlin, Thomas Jung, Raymond Swaland.

Robert D. Brown a travaillé aussi bien sur L’Odyssée d’Abe que sur L’Exode d’Abe, et les deux jeux vidéos suivants produits par Oddworld Inhabitants.

Une pensée admirative également, quoique teintée de jalousie, pour les modeleur.euses qui ont réalisé avec adresse le passage du dessin au modèle 3D : Eric Antanavitch, Jane Mullaney, Marquise Bent, John Garret, Steve Knotts.

Oddworld : L’Exode d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1998

Le point Magog

Comme je l’ai déjà expliqué, les glukkons sont des capitalistes. Surexploitation, destruction, esclavagisme, autorité, surveillance, police, rien est trop beau pour faire tourner leurs usines : on rentre un truc vivant par ici, on sort un produit dégueulasse par là. Les glukkons sont décomplexés au dernier degré, ce sont des ordures, ils assument, ils aiment le pouvoir et l’argent par dessus tout, ils feront tout et n’importe quoi pour les conserver, sinon pour en avoir encore plus.

N’ayant absolument aucunes barrières, les idées les plus immondes qui soient leurs viennent à l’esprit, et là le point Godwin n’est jamais très loin, parce qu’il faut reconnaître que les Nazis ont toujours la palme de l’horreur, même 80 ans plus tard. Que transportent (entre autre) les trains FeeCo alors ? Des ossements extraits de la nécropole mudokon par les mudokons eux même, mais dont les yeux ont été cousus. Sans le savoir, ils excavent les os de leurs ancêtres et les chargent dans les trains FeeCo, direction la brasserie SoulStorm où est produite la bière du même nom. De la bière d’os si vous préférez, nouveauté du cartel Magog.

Brasserie SoulStorm, Oddworld : L’Exode d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1998

Alors qu’Abe observe un os tomber du fret, c’est tout un univers d’horreur qui est convoqué par cette machine infernale qu’est le train FeeCo. Le design de la locomotive rappelant les traits péniens des glukkons, son air fâché, inarrêtable, ses yeux rouges et brillants, les gerbes de vapeur et de fumée qu’elle propulse, la locomotive est comme personnifiée. Les glukkons en plus d’être des pénis, sont aussi et surtout représentés comme des pieuvres (octopus), dont les tentacules sont un symbole bien connu d’emprise et d’accaparement… à distance. Dès lors le pouvoir des glukkons ne se situe pas dans leurs usines, abattoirs ou brasseries, mais bien dans le vaste réseau ferré qui ligote Oddworld. Le train FeeCo est en fait l’élément central d’une entreprise de carnage. Alors qu’il ne fait apparemment qu’établir le lien entre les différents site de production, il en est finalement la raison d’être. Sans train, pas de production: plus que le lien, il en est le liant.

Everything but the squeal

Dans son livre Abattoirs de Chicago, Le monde humain, paru en 2016, Jacques Damade présente les abattoirs nord américains comme ayant inspirés la chaîne de montage contemporaine. Grâce au train, au développement du chemin de fer et au wagon réfrigéré, c’est toute la production de viande du pays qui peut se concentrer en un seul et même endroit. Le bétail est acheminé aux abattoirs, « transformé » puis redistribué à travers les États-Unis, puis vers l’Europe.

Vue des « stockyards » à Packingtown, Chicago, 1919

Le sous-titre du livre n’en demeure pas moins : Le monde humain. Partition du travail, pointeuse, cadences infernales, salaires minables, répression des grèves, c’est le monde du travail à la chaîne et de l’industrialisation qui voit le jour ici. Alors qu’on aurait pu penser l’exploitation même du vivant dans les usines comme l’aboutissement d’un système dangereux et périclitant, il se trouve que l’abattoir en est en fait à l’origine, dixit Henri Ford dans ses mémoires : « L’idée générale [de la chaîne de montage] fut empruntée au trolley des fabricants de conserve de Chicago. » Y passait à la moulinette un porc toutes les 5 secondes, dont absolument toutes les parties étaient réutilisées, jusqu’aux poils de brosse à dents. Chicago est rebaptisée « Porcopolis » et puisque  dans le cochon, tout est bon, l’un de ses tristes patrons se permettait de ponctuer avec cynisme : « Everything but the squeal! » (« Tout, sauf le cri! »).

Spliting backbones and final inspection – hogs ready to cooler, Swift & Co., Chicago, USA, 1906

Armour, mais si « the squeal » guy : il éditait aussi des cartes postales.

Au dessus : les « stockyards » de Chicago, vue générale, 1901

Et tout cela est rendu possible grâce aux trains, omniprésents dans la cité porcine qui n’existerait pas sans réseau ferré. C’est donc en toute connaissance du sujet, que L’Odyssée et L’Exode d’Abe viennent se poser là, car oui, je ne vous l’ai pas encore écrit, mais Abe doit aider ses potes à s’enfuir de ce cauchemar qu’est le travail à l’usine… qui est en fait un abattoir. Décors de hangars, de ferrailles et de rouille, barbelés, grillages, chaînes et chaînes de montages, tapis roulants, scies circulaires, broyeurs en tout genre, caméras de vidéo surveillance, appareils répressifs plus ou moins automatisés, on ne peut pas dire qu’il y ait de quoi faire très envie à un ado en mal d’évasion au premier abord.

Photogrammes, Oddworld : L’Exode d’Abe, Oddworld Inhabitants, 1998

Sidérant d’étrangeté, le diptyque évoque stricto sensu le monde dans lequel nous vivons, l’exploitation des un.es par les autres, et qui plus est de la façon la plus cruelle qui soit pour les mudokons, l’espèce à laquelle appartient Abe. Bouche ou paupières cousues, réduits en esclavage, exploités, jusqu’à leurs os, battus, voir abattus au premier pas de travers par les « gardiens de la paix » des glukkons… et je ne vous dévoile pas l’ingrédient secret de la bière SoulStorm, particulièrement lourd de sens.

Le cœur du gameplay repose donc sur l’évasion d’Abe et des siens de Rupture Farms en Porcopolis revisitée, et il faut reconnaître que très peu d’autres jeux vidéos, si ce n’est aucuns, ont abordé une telle problématique tout en connaissant un aussi vif succès. Avec un humour noir et moqueur de l’institution entrepreneuriale sans cesse ridiculisée dans toute sa cruauté mégalomaniaque et à travers sa propagande publicitaire grotesque et en total décalage avec la réalité, le joueur ou la joueuse se fraye un chemin dans cet univers morbide, trop heureux.se de s’en évader et, à l’occasion, en commettant quelques forfaits, allant du vandalisme à l’exécution pure et simple de ses oppresseurs.

Le poing dans la gueule

Sous des airs vidéos ludiques originaux et un lore qui l’était alors tout autant, Oddworld s’est attaqué à une des critiques sociales les plus difficiles à aborder en occident : celle du massacre absolu vers lequel nous mène encore et toujours l’industrialisation et le libéralisme idoine. Massacre de la nature, certes, massacre géologique, ok, massacre végétal, oui bon, massacre des animaux et des créatures sauvages, pas faux mais t’en as déjà parlé dans tous tes articles précédents, et massacre humain – ou en tout cas humanoïde dans le cas d’Abe – en tout et pour tout. Avant la chaîne, sur la chaîne et au bout de la chaîne : massacre. Et plus loin le spectre de la Shoah, terminus de l’horreur absolue : la mort industrialisée comme parachèvement d’une pensée rationnelle à l’extrême.

« Je tousse un peu et ne peux m’empêcher de penser que s’origine là une façon de s’éloigner de la terre ferme et de traiter industriellement le monde animal sur le pied duquel nous vivons actuellement… et je me souviens de cette phrase dont Günther Anders usait pour les juifs de la Solution finale, mais qui s’applique aux animaux, et si l’on se garde de mettre les hommes et les animaux sur le même plan, l’on se garde aussi de faire de ces derniers de simples moyens : « Il te faut donc parler du matériel qui, livré à la machine pour être transformé, possédait la proriété inhabituelle de voir, entendre et sentir. » »

Abattoirs de Chicago, Le monde humain, Jacques Damade, 2016

Aucun autre jeu vidéo n’a traité cette question de manière aussi frontale. La violence est omniprésente dans tout type de jeu, mais la violence de classe, la violence du travail à la chaîne, la violence sociale, la violence des patrons et des patriarches, la violence raciste, la violence civilisatrice, est, étrangement, nettement moins représentée, et encore moins mise en perspective d’une telle manière. Oddworld s’y est collé, et le studio n’y est pas allé avec le dos de la cuillère.

L’Odyssée d’Abe et L’Exode d’Abe, sont des jeux particulièrement violents, et ils le sont d’autant plus que la violence dont ils parlent est réelle. Elle l’a été, l’est toujours et le sera encore. Sous couvert d’un travail graphique et artistique extrêmement poussé et rigoureux, mais aussi d’un humour omniprésent, venant sans cesse désamorcer la morbidité perpétuelle dans laquelle baigne les jeux – du début jusqu’à la fin –, Oddworld a posé les trains de la mort dans le diorama vidéo ludique, le rôle central qu’ils jouent dans l’industrialisation, et l’horreur vers laquelle ils mènent, encore et toujours.

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Images notamment extraites de The Art of Oddworld Inhabitants : 1994-2004 First Ten Years Book, Cathy Johnson et Daniel Wade, 2004

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