Cauchemar entre deux tours : Frostpunk ou l’illusion du choix

Dans le jeu vidéo Frostpunk, vous êtes cordialement invité.e à diriger une colonie de rescapé.es du drame terrestre : suite à des cataclysmes volcaniques, la terre est devenue une boule de givre parcourue de vents glacés, verglacés. Que cela soit à une vitesse ahurissante comme dans Transperceneige (Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, 1982), ou de façon sédentaire comme le propose Frostpunk, au fond d’une crevasse chauffée au charbon (pas russe ducoup), les modèles de société qui en résultent sont ultra inégaux, ultra restrictifs, ultra autoritaires, ultra merdiques. Parce que c’est la « crise », voyez-vous.

Des attentas du 11 Septembre 2001 au réchauffement climatique, de la COVID à la guerre en Ukraine, dernière plaie d’Égypte en date, nous apprenons à vivre dans un état de « crise » permanent. Dehors, le monde fait rage, un vent glacial balaye une terre de plus en plus hostile, tout semble donc justifier le repli sur soi, de se recroqueviller près du poêle à bois (toujours pas russe) et d’accepter les pires vexations, le temps de « passer la crise ».

L’arpenteur, Benjamin Legrand, Jean-Marc Rochette, 1999

Dans Frostpunk en effet, les grandes tempêtes de glace rageant au dessus de notre trou à rats et à humain.nes sont si puissantes et redoutables que survivre en société dans de telles conditions nécessite de prendre les décisions les plus drastiques qui soient : travail des enfants, tambouille coupée à la sciure, liquidation des personnes malades ou blessées, vigilantisme, délation, répression, prison, torture, propagande, endoctrinement, fanatisme religieux, etc.

Les villes du futur du passé, nichées au fond des gouffres, à l’abri du vent, entassées autour de la chaudière.

En haut : Frostpunk, 11 bits studios, 2018

En bas : Illustration pour Frostpunk, Jakub Kowalczyk, 2018

L’humanité n’a pas attendue des vents soufflant à 250 km/h et à -120°C pour faire régner l’enfer sur terre, cependant dans Frostpunk, c’est VOUS qui dirigez, et comme vous êtes quelqu’un de SYMPA, mais que la situation l’exige, le jeu vous impose donc des choix drastiques, et va jouer sur votre fibre « morale » pour créer un malaise. Au final, vous n’êtes qu’un.e brave type.fille qui œuvre pour la survie des sien.nes. Vos décisions sont terribles, mais le contexte l’est tout autant.

« Un enfant blessé lors d’un accident du travail »

« Devons nous changer nos lois concernant le travail des enfants? »

Frostpunk, 11 bits studios, 2018

On peut y voir ici une métaphore du temps politique dans lequel nous nous trouvons, à savoir être dirigés de quinquennat en quinquennat par « des braves types » (peut être une « brave fille » bientôt), qui n’ont au final pas tellement de marge de manœuvre pour mener la politique apaisée, égalitaire et solidaire de leurs rêves, la faute au terrorisme, la faute aux subprimes, la faute aux migrant.es (tous, TOUS!), la faute au covid, la faute à Poutine, la faute à la CRISE. A la place ce sera donc des mesures restrictives, des privations de libertés, des plans d’austérité, et des contrôles et des punitions et la matraque pour toutes celles et ceux qui ne jouent pas le jeu et mettent donc les autres en danger.

« There is no alternative.» Pas d’autre choix possible, même si c’est un crève cœur. Alalalala, C’EST DUR ! Mais C’EST COMME CA ! Sinon on va toustes mourrir ! Alors envoyons les enfants à la mine, mangeons de la sciure au petit dej’, tuons nous au travail, surveillons, punissons, mutilons, torturons, exécutons, POUR NOTRE BIEN A TOUSTES ! Mieux vaut ça que de mourir de froid, transformé.es en prince.esses des neiges.

« Choisissez notre voie »

« Ordre et discipline » ou « Foi et force spirituelle »

Frostpunk, 11 bits studios, 2018

Ducoup : « ordre et discipline » ou « foi et force spirituelle »? L’un est-il d’ailleurs jamais allé sans l’autre ? Frostpunk nous donne ici l’illusion qu’un choix est possible alors que les deux mènent au calvaire, qu’aucun ne nous projette vers un meilleur. Plutôt que d’essayer d’apprendre à vivre correctement ensemble en temps de crise, mieux vaut souffrir en attendant que l’orage soit passé… si il passe un jour. Vit-on vraiment en période de crise, ou vivons-nous juste une période de changement ? Tout changement ne serait-il pas une crise en soit? (OLALAAA!) Ne devrait-on pas apprendre à nous adapter à ces changements, les accepter et vivre de façon meilleure, plutôt que de se persuader que tout « redeviendra comme avant », et qu’en attendant il ne faut surtout RIEN changer au système régissant notre vie en société, quitte à souffrir, quitte à mourir, quitte à disparaître ?

A l’heure de « l’entre deux tours » où ces lignes sont écrites, se pose sérieusement la question de savoir dans quelle société nous voulons vivre. Tous les cinq ans le fascisme revient frapper à la porte, et tous les cinq ans, OUF ! , on a eu chaud, mais on va quand même manger de la sciure jusqu’au prochain shift. Pour éviter les vents glacés et toute mort violente qui pourrait en résulter, nous optons à la place pour une longue et morne descente aux enfers dont l’élection d’un ou d’une fasciste au poste de président.e de la république française ne sera que le parachèvement.

Illustration pour Frostpunk, Jakub Kowalczyk, 2018

Ce que nous apprend Frostpunk, c’est que l’enfer est déjà là. Il n’est pas en dehors de la crevasse, dans les plaines enneigées, mais bien parmi nous, entre-nous. Nous le constituons ensemble, lui donnons une cohérence, main dans la main, nous fabriquons notre propre catastrophe, notre propre naufrage, indépendamment des éléments, du climat, de l’économie mondiale, des pandémies ou « des autres ». Nous opérons nos propres choix, nous prenons nos propres décisions.

Juste une poignée d’humain.es vivant et interagissant les un.es avec les autres selon le modèle de société auquel iels aspirent, et ce modèle est nommé : cauchemar.

En couverture de cet article : Illustration pour Frostpunk, Jakub Kowalczyk, 2018

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